Une fois accepté d'élargir la définition de l'environnement à l'ensemble du vivant, définir les critères définissant un produit éco-conçu offrent un éclairage potentiellement riche lorsqu'on l'applique au domaine de la formation.
Un monde insoutenable
Une formation éco-conçue, c’est quoi ?
Se placer sous la bannière « éco » c’est adopter
un regard critique sur la dynamique en cours dans nos
sociétés, basée notamment sur l’idée de ressources
inépuisables, à commencer par la ressource humaine.
Eco-concevoir, c’est donc prendre appui au contraire sur le
constat de la fragilité des ressources, exprimée par des
termes tels que soutenabilité, soin, sobriété.
Une formation éco-conçue installe la question de la
fragilité au coeur de sa démarche, sous la forme « que
faut-il protéger ? »
Formation ou transformation ?
Initiant ou perfectionnant des pratiques, une formation,
dans son sens traditionnel, permet soit l’amélioration de
ses pratiques (les fonctions avancées du tableur, nouvelles
pratiques issues de l’IA…) soit l’acquisition de nouvelles
compétences (évolution professionnelle, nouvelles
responsabilités, ré-orientation). Elle a toujours en visée
un futur sinon désirable en tout cas souhaité (j’irai plus
vite, je me fatiguerai moins, je vais prendre de nouvelles
responsabilités, changer de poste, etc). Elle participe
d’une vision « qui se soutrait au présent », écrit
la chercheuse en design Pauline Gourlet, pour se projeter
dans un futur correcteur des défauts du présent.
Cet oubli du présent ôte à la formation l’essentiel de sa
puissance transformatrice. Car, si nous en sommes là, dans
un « là » que l’on estime pas bien orienté, c’est
ce « là », ici et maintenant, qu’il faut
interroger. Ce constat amène la chercheuse à proposer la
démarche suivante :
Contre « la logique projective ou corrective », « pratiquer un design au présent, dans le « ici et maintenant » des situations.
Remarque : il y a beaucoup à récupérer dans la riche
réflexion actuelle sur le design, terme qui ajoute
au travail de conception (le dessin) une dimension
dynamique, une intention : le dessein.
Il ne s’agit alors plus dans la perspective ainsi ouverte de
chercher à améliorer ses pratiques actuelles mais de les
interroger, c’est-à-dire de prendre en charge le présent, ce
qui se passe maintenant. Se placer à l’endroit où ça se
joue, c’est ouvrir la possibilité de le faire bifurquer. L’objectif d’une formation éco-conçue
n’est pas de créer un futur soutenable mais de dérouter le
présent.
Mais pour cela, il faut d’abord le faire apparaître.
Réaliser ce qui nous arrive
Rendre visible le monde
Poursuivant sa réflexion, Pauline Gourlet signale que
retenir les « critères d’usabilité et
d’efficacité » pose comme résultat attendu « soit
une reproduction optimisée du préexistants, soit une
prescription autoritaire de nouvelles activités », ce
qui constitue effectivement le socle des formations au sens
classique.
Cette manière de faire, oublieuse des conditions réelles de
travail, celles qui nous ont amené là où nous en sommes,
rend invisible le monde au sens où l’entend Pascal Béguin,
enseignant-chercheur sur les situations professionnelles,
lorsqu’il le définit comme « un ensemble d’implicites
qui forment système avec les objets de l’action ». Le monde,
c’est avant tout ce qui va de soi, ce qui n’est pas
questionné et rend possible notre situation actuelle dans
son inertie puissante.
« L’objectif premier est de générer de nouvelles questions et de stimuler la critique pour réinterroger les discours et pratiques actuels » (Gourlet).
Il devient alors possible de dérouter le présent.
Bifurquer
Dans le même numéro de la revue Science du Design, un groupe
de chercheurs signale la richesse potentielle de cette
interrogation.
« Le design ouvre sur quantité de mondes supplémentaires, multipliant artefacts, concepts et plans. On pourrait même dire qu’il engage le monde, l’amenant à bifurquer en empruntant certaines trajectoires au détriment d’autres. »
Le design, une cosmologie sans monde face à l’Anthropocène
« Au détriments d’autres ». Si la formation dans sa forme traditionnelle nous amène à reproduire le monde ancien en tâchant de l’améliorer, la forme éco-conçue repose essentiellement sur ce que l’on refuse du monde actuel. Il devient alors possible de le transformer, phénomène qui n’est pas sans conséquence sur ses acteurs.
Engagez-vous, qu’ils disaient
Modifier un environnement, c’est en retour être modifié par
cet environnement.
Les théories de l’activité définissent une activité comme l’interaction d’une personne ou d’un groupe de personnes avec leur environnement dans le but de le transformer et/ou de le connaître. Cette interaction s’effectue à l’aide de médiations (matérielles ou symboliques) et provoque une transformation réciproque de la personne qui agit et de l’objet sur lequel elle cherche à agir. Concept au potentiel analytique puissant, Rabardel le décrit ainsi : « l’activité se déroule dans une situation qui lui donne un sens pour la personne qui agit, elle est poussée par des motifs, tirée par des buts et encadrée par des valeurs »(Gourlet)
La science des relations
Le passage important dans cette dernière citation est
« entre les entités agissantes ». Il nous plonge à
la racine de ce qu’est l’écologie. L’inventeur du mot, le
biologiste allemand Haeckel, l’a défini en 1866 comme
« la science des relations des organismes entre
eux. »
Ce rappel vaut réponse à la question initiale intiale.
« De quoi doit-on d’abord prendre soin ? Des
relations. Pour être qualifiée d’éco-conçue, une formation
doit placer au centre de son attention les relations, et se
donner comme objectif nécessaire la création d’un monde à
même de permettre aux relations de se déployer, un monde
dans lequel on s’entend. Encore faut-il d’abord s’entendre
sur ce monde.
Un monde délibéré
Le monde, ses pratiques et ses objectifs, sur lequel on
s’entend, disons un monde commun, repose sur la
délibération. Délibération et accord sur les activités, les
objectifs et les attentes de ce commun.
Le souci premier du design devient les formes de l’agir collectif et leurs implications éthiques. Qui agit, qui a l’initiative et qui décide ? Quelles entités participent du collectif ? Quels sont les objets des activités et quels sont les buts recherchés ? Quels types d’actions sont acceptables, lesquels ne le sont pas ? Quels critères permettent de juger d’une action réussie ? Quels types de relations sont privilégiés et quelles interdépendances sont renforcées par telle ou telle forme d’organisation ? Quel potentiel de devenir offre telle ou telle forme ? (Gourlet)
… auquel on tient.
Le projet est bien ici de « déployer des relations de consistance entre les différents êtres qui le composent et lui permettent de tenir. » Le monde délibéré est un monde consistant, un monde qui se tient, et auquel on tient.
Cette
nécessaire tenue, comment la traduire dans
l’éco-conception. La
réflexion du subtil penseur du design le philosophe Pierre-Damien Huyghe trouve ici sa place.
A quoi ça tient, le design ? Si on laisse dériver cette formule dans la langue française, on dira : « ça ne tient qu’à un fil ». Autrement dit, c’est fragile.
Ce qu’il faut retenir
En résumé, une formation éco-conçue nécessite pas mal de choses. Elle suppose de réfléchir à ce à quoi on tient, qui est fragile et dont on doit prendre soin. Elle exige de la délibération, de la décision commune, de l’intelligence collective. Elle recquiert de la présence et de l’envie. Elle nécessite de pratiquer sur le moment ce que l’on est en train d’apprendre, elle demande une configuration matérielle, logicielle et organisationnelle permettant de mettre en place, tester et activer la possibilité de faire autrement pendant la formation. Réussie, elle permet un déroutement oublieux de pratiques et d’objectifs considérés comme secondaires, voires nuisibles, au profit d’autres, fragiles et inspirants, que l’on va retenir.Ce qu’on va retenir, ce qui reste, au-delà du plaisir de sortir de sa routine et du cadre habituel de son activité professionnelle, tel est sans doute le critère premier d’une formation réussie. Et ce qu’ajoute la dimension « éco », c’est qu’on y tient et qu’on va s’y tenir. Comme aurait pu faire dire Audiard à Jean Lefebvre, dans l’éco-conception, y a pas que du bilan carbone.